La restauration des films de Jocelyne Saab : sauver une mémoire en mouvement

Ces images étaient essentielles pour Jocelyne Saab ; il est important pour nous de les partager. Témoins d’un monde disparu, ses films racontent le Liban, ses guerres, ses révolutions intimes et ses espoirs fracassés. Aujourd’hui, l’Association Jocelyne Saab mène un combat unique : restaurer une œuvre foisonnante pour la rendre accessible au public, aux chercheuses et aux nouvelles générations.

Une œuvre née dans l’urgence de l’histoire

À la mort de Jocelyne Saab, le 7 janvier 2019, la cinéaste laisse derrière elle un patrimoine d’une richesse exceptionnelle, mais encore trop méconnu. Journaliste dès 1970 au Liban, reporter de guerre à partir de 1973 pour la télévision française, elle prend son indépendance en tant que documentariste dès 1974. Elle réalise plus d’une vingtaine de documentaires, courts et longs-métrages, en 16mm entre 1974 et 1989, se lance dans la fiction dès 1984, puis continue de proposer des films documentaires à la télévision française, tournés en vidéo dans les années 1990. En 2005, elle réalise après sept ans de travail acharné sa grande fiction Dunia, son premier film en numérique, étouffé par une censure insidieuse en Égypte où il a été tourné. Elle se tourne alors vers la vidéo d’art, l’installation mix-médias et la photographie, jusqu’à sa dernière œuvre, un livre d’images, Zones de guerre (2018). Tout au long de ce parcours, une obsession revient : les images de la guerre civile libanaise, qui réapparaissent d’un film à l’autre et se confrontent au présent, comme dans l’installation Strange Games and Bridges (2007) où elle met en parallèle les destructions israéliennes de 2006 et ses propres images des années 1970 . Fondamentales pour l’écriture de l’histoire, ses images donnent à voir un point de vue libre et audacieux, mais restées longtemps dans l’ombre, peu accessibles et difficiles à diffuser, elles suscitent aujourd’hui un intérêt grandissant .

L’Association Jocelyne Saab : structurer un patrimoine

L’Association Jocelyne Saab est née pour structurer la gestion du patrimoine artistique de la cinéaste disparue. Fondée à l’initiative de Mathilde Rouxel et Nessim Ricardou-Saab, et rassemblant des proches de la cinéaste – Michèle Tyan, Jacques Bouquin, Jonathan Randal, Sophie Ristelhueber, Bernard Latarjet, François Hers, Frédéric Beaugendre, Francis Lacloche, Myrna Maakaron, Pascal Truchet, rejoints par Jinane Mrad qui codirige aujourd’hui l’association avec Mathilde Rouxel – l’objectif était d’inventorier, rassembler, restaurer et valoriser l’œuvre de Jocelyne Saab. Le premier travail en 2019 a été de rassembler toutes les copies disponibles (Beta Num, Beta SP, miniDV) et de les numériser à Lucid Post à Beyrouth et au Polygone étoilé à Marseille, pour les rendre accessibles et permettre une meilleure circulation des films. Ce travail a engagé un travail large et durable de programmation des films de la cinéaste à travers le monde, longtemps porté par l’Association Jocelyne Saab.

Le défi : retrouver les originaux

Une vaste recherche a été engagée pour retrouver le matériel original des films. Une majeure partie est conservée au CNC depuis le dépôt des années 1990, mais d’autres films ont été exhumés d’archives personnelles, d’institutions étrangères ou de réserves de laboratoires . Seize documentaires tournés entre 1973 et 1982 ont été retrouvés en 16mm, auxquels s’ajoutent cinq courts métrages égyptiens, et ont été édités dans un coffret DVD par les Mutins de Pangée . En réalisant l’inventaire, nous avons constaté que plusieurs films diffusés à la télévision française l’avaient été après un remontage qui en édulcorait le propos politique – les montages originaux, conservés dans les archives de Saab, sont plus radicaux. Nous avons également retrouvé, alors que Jocelyne elle-même la pensait perdue, la version originale de son premier film de fiction, Ghazl al-banat (présenté à Cannes en 1985 sous le titre Adolescente, sucre d’amour), qui avait été raccourci pour sa sortie en salles sous le titre Une vie suspendue en 1988. Une copie de conservation a été retrouvée à la Cinémathèque québécoise et restaurée en 4K en 2025 par l’Association grâce à une numérisation offerte par la Cinémathèque suisse.

Le matériel original de certains films (La Tueuse, 1989 ; La Dame de Saigon, 1997 ; Il était une fois Beyrouth, 1994) n’a à ce jour pas pu être retrouvé.

Un processus de restauration collectif

La confiance de Nessim Ricardou-Saab a permis de travailler librement sur la restauration. Rejetant l’idée de restaurer les films un par un, l’association a très tôt décidé d’impliquer des techniciens libanais, formés aux principes éthiques de la restauration . Le travail a commencé en juillet 2020 à Gand, au KASK & Conservatorium, où Mohanad Yaqubi a accueilli le projet dans le cadre de son programme de recherche CRAMP, permettant l’inventaire, la remise en état mécanique et la première numérisation en 2K des quinze films. Nous avons accueilli Jean-Philippe Bessas de l’INA pour former l’équipe à l’utilisation des logiciels. L’étape suivante a consisté en une série de trois ateliers en 2021, organisés grâce à la collaboration de la Fédération Internationale des Archives du Film (FIAF) et du projet Cinematheque Beirut : un séminaire en ligne sur l’éthique, une formation pratique au Polygone étoilé à Marseille où des techniciens libanais sont venus se former aux logiciels Diamant HS-ART et DaVinci Resolve, et une restitution à Beyrouth dans les locaux de The Post Office pour transmettre ces compétences à une équipe élargie. Une dizaine de techniciens libanais ont ainsi été formés – restaurateurs image, restaurateur son, coloriste – dont certains ont depuis quitté le Liban, poussés par la crise économique. L’association a acheté une licence à vie du logiciel Diamant HS-ART, mise à disposition d’autres projets non lucratifs. En octobre 2022, la Cinémathèque suisse a accueilli l’équipe pour une visite technique approfondie. D’autres techniciens sont venus renforcer l’équipe : Manal Zakharia, Vanessa Helou, Margaux Chalançon, et Monzer El Hachem pour la restauration son. Tous se sont engagés par intérêt pour l’œuvre de la cinéaste.

Aujourd’hui : des films vivants, accessibles au monde entier

L’ensemble de la collection est accessible en DCP 2K, avec sous-titrages en arabe, français, anglais et espagnol. Les films ont été largement diffusés en festivals, en salles et en ligne.

Ils sont visionnables sur la Base commune Marseille-monde disponible sur Amorce : https://www.amorce.eu/cinematheques-archives-la-base-commune-marseille-monde-792-22-0-0.html

Déposer une archive numérique du patrimoine film et non-film à Beyrouth

Par-delà l’archive filmique, l’Association s’est engagée dans la numérisation de l’ensemble des archives non-film (photographies, contrats, projets inachevés) grâce au travail de Stéphane Moro, Esther Rouxel et Lucie Ricardou. Les originaux seront déposés à la Cinémathèque française, mais les versions numériques sont offertes à la consultation dans différentes structures au Liban (Cinematheque Beirut, Nadi Lekol Nas), aux côtés des films et du matériel inventorié. L’objectif est de faciliter l’accès aux archives : des versions légères seront accessibles en ligne.

Pour diffuser, soutenir ou participer

Pour en savoir plus sur les conditions de diffusion : amicale.jocelynesaab@gmail.com. L’Association Jocelyne Saab est aussi fondatrice du projet Maraya, un laboratoire de restauration numérique basé à Beyrouth, doté d’un scanner Cintel et de tous les équipements acquis par l’association.

Si vous avez un projet de numérisation d’archive ou de restauration de film : filmrestoration@jocelynesaab.org

En savoir plus sur ce projet

Publications académiques

  • « Itinéraire d’un processus de restauration collectif : les leçons de la collection Jocelyne Saab » – Chapitre d’ouvrage rédigé par Mathilde Rouxel, Manal Zakharia, Nadim Kamel, Monzer El Hachem et Chrystel Elias, publié dans Stretching the Archives Toward a Global Women’s Film Heritage (Archive Books, 2025). Ce texte décrit collectivement le parcours de restauration de l’œuvre de Jocelyne Saab, documentant la formation d’une douzaine de techniciens aux pratiques d’archivage entre le Liban et l’Europe.
    https://www.archivebooks.org/stretching-the-archives-toward-a-global-womens-film-heritage/ 
  • « Restoring and Curating Jocelyne Saab’s Cinema of Middle East Struggle », Mathilde Rouxel –  Feminist Media Histories (2025, Vol. 10, n° 2-3, pp. 215-226). L’article revient sur la création de l’association en 2019, la formation de techniciens libanais avec le soutien de la FIAF, de la Cinémathèque suisse et de l’INA, et la restauration de quinze documentaires réalisés entre 1974 et 1982.

https://online.ucpress.edu/fmh/article-abstract/10/2-3/215/200390/Restoring-and-Curating-Jocelyne-Saab-s-Cinema-of#2232472

 

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