Après une décennie consacrée à documenter les conflits au Liban, en Syrie, en Libye, en Palestine, au Kurdistan, en Egypte, en Iran, au Sahara Occidental, Jocelyne Saab éprouve le besoin de déplacer son rapport à la caméra. Les images documentaires accumulées depuis 1975 ont permis de préserver les traces d’une histoire en train de s’écrire, mais elles rencontrent aussi leurs propres limites face aux expériences de la guerre les plus intimes. Après avoir filmé la destruction, les morts et les résistances pendant près de dix ans, Jocelyne Saab veut raconter ce qui survit à la guerre : les émotions, les désirs, les rêves et les élans de liberté.

Son premier long métrage de fiction Ghazl al-Banat (1985) est tourné à Beyrouth — alors que le pays demeure profondément marqué par la guerre civile — au milieu des ruines, faisant de celles-ci non pas un décor reconstitué, mais le témoignage d’un territoire soumis au conflit. Ainsi, Jocelyne Saab ne rompt pas avec le documentaire, elle en prolonge les questionnements en cherchant une forme qui puisse saisir les dimensions sensibles et imaginaires de l’histoire ; une forme qui puisse reconstruire la mémoire par l’image.


À travers le parcours d’une adolescente qui découvre les formes de son émancipation dans un Beyrouth fragmentée, Ghazl al-Banat donne à voir une génération née avec la guerre, dont les chemins se construisent au milieu des lignes de démarcation, des bâtiments éventrés et des absences. Le film est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes en 1985, et marque une étape décisive dans la reconnaissance internationale du travail cinématographique de Jocelyne Saab.

En choisissant une jeune fille comme personnage principal, Jocelyne Saab poursuit l’attention qu’elle portait déjà à l’enfance confrontée aux conflits, tout en ouvrant son cinéma à de nouvelles questions liées au corps féminin. Elle continue aussi de refuser les représentations misérabilistes de la guerre, en filmant une jeunesse qui continue d’aimer et de rêver malgré les violences qui l’entourent. Fidèle à son regard de documentariste, elle conserve une caméra mobile attentive aux gestes et aux présences.


Avec Ghazl al-Banat, la fiction vient prolonger la réflexion sur les traces laissées par l’histoire, les survivances de la guerre et les possibilités de transmission qu’offre le cinéma. Beyrouth n’y est plus seulement le théâtre des événements : la ville devient un véritable personnage, traversé par les mémoires, les blessures et les aspirations de celles et ceux qui l’habitent.

Le film manifeste le renouvellement du langage cinématographique de Jocelyne Saab — qui se situera progressivement à la frontière du documentaire, de la fiction et de l’essai visuel — fondé sur une conviction qui l’accompagnera jusqu’à la fin de sa vie : certaines vérités de la guerre ne peuvent être transmises qu’à travers la fiction, parce que les images ne servent pas seulement à documenter les événements, mais aussi à préserver ce qui résiste à l’histoire.