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Une volonté de restaurer, préserver et diffuser le patrimoine audiovisuel des pays arabes
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Une plateforme dédiée à la préservation archivistique film et non-film au Liban
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Un travail axé sur la numérisation, la restauration, des ateliers de formation
Former des techniciens au Liban sur les archives filmiques libanaises : une manière de restituer un patrimoine oublié
Le premier projet de l’association a consisté à numériser l’ensemble des copies vidéo des films de Jocelyne Saab et à les sous-titrer en arabe, en anglais et en français afin d’en assurer une plus large accessibilité et une meilleure diffusion. Cependant, la mauvaise qualité des copies disponibles a rapidement rendu nécessaire l’élaboration d’un plan de restauration des films et la recherche d’alternatives institutionnelles aux laboratoires européens privés, dont les coûts étaient prohibitifs.
Cela a conduit à la prise de conscience qu’il était indispensable de développer au Liban une chaîne de restauration compétente. L’objectif de l’association est ainsi devenu de former des techniciens locaux aux principes éthiques et aux pratiques de la restauration cinématographique, afin qu’ils puissent prendre en charge la restauration des films de Jocelyne Saab. Les copies des films, conservées par les Archives Françaises du Film à Bois d’Arcy, ont d’abord fait l’objet d’un inventaire raisonné dans le cadre d’un projet de recherche conduit à l’école d’arts de KASK (Gand, Belgique) par Mathilde Rouxel et Mohanad Yaqubi en 2021. Le programme conduit à KASK a été l’occasion d’un premier atelier dédié à la restauration mécanique et à la numérisation, conduit avec la collaboration de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) dans les locaux de l’école d’art. Les films ont ensuite été numérisés au Polygone étoilé à Marseille, ce qui a donné lieu à l’organisation par l’AJS d’une formation portant sur la restauration numérique en partenariat avec la FIAF et la Cinémathèque suisse et à destination de techniciens arrivés de Beyrouth.

A gauche : atelier de formation à la restauration numérique au Polygone étoilé (Marseille, août 2021) ; à droite : atelier de formation à la restauration numérique à ThePostOffice (Beyrouth, novembre 2021)
Ce premier atelier à Marseille a été précédé par un séminaire en ligne sur la restauration numérique de film en partenariat avec la FIAF et la Cinémathèque suisse et ouvert à différents partenaires travaillant sur les archives filmiques des pays arabes (Archives numériques du cinéma algérien, Talitha, Archives Bouanani (Casablanca) Cimatheque (Le Caire), Wekalet Behna (Alexandrie), UMAM (Beyrouth), Nadi Lekol Nas (Beyrouth), Arab Image Foundation (Beyrouth), etc.) et fut suivi par un autre atelier en présentiel à Beyrouth dans les locaux de la boîte de post-production ThePostOffice, avec la collaboration du projet Cinematheque Beirut de Metropolis.


Équipements de la Cinémathèque suisse à Penthaz.
Un quatrième atelier a été organisé pour renforcer les compétences de cette équipe de professionnels du cinéma, mais encore jeunes restaurateurs. Comprendre les défis pratiques liés à la préservation du patrimoine cinématographique était en effet également essentiel. En 2022, l’association a organisé pour les dix techniciens engagés dans le projet une visite de quatre jours des locaux de la Cinémathèque suisse à Penthaz afin d’étudier les différents services et les méthodologies de travail propres à une institution de référence. Cette visite a permis à l’équipe d’évaluer son propre travail grâce aux retours d’experts et d’approfondir sa compréhension des enjeux de la numérisation ainsi que des outils logiciels utilisés.
Grâce à ces formations, douze premiers films ont été restaurés en 2022 par une équipe composée de six restaurateurs image, d’un restaurateur son et d’un coloriste, tous basés au Liban. L’équipement et les logiciels nécessaires – bien que coûteux – ont été acquis par l’association afin de garantir un travail de niveau professionnel. Ces efforts de restauration ont permis d’organiser une dizaine de rétrospectives à travers le monde en 2022 (notamment à Beyrouth en partenariat avec Metropolis), ainsi que de publier avec les Mutins de Pangée un coffret DVD rassemblant les quinze premiers documentaires réalisés par Jocelyne Saab entre 1974 et 1982.
Deux livres ont par ailleurs vu le jour en collaboration avec l’Association Jocelyne Saab, dans la continuité du travail de restauration effectué au Polygone étoilé et à KASK – respectivement Le Livre pour sortir au jour de Jocelyne Saab publié aux éditions commune, qui rassemble des textes et un premier travail sur les archives papier de Jocelyne et un DVD avec deux films de Jocelyne Saab, et Jocelyne Saab : Inventory 1973-1983 pensé par l’artiste palestinien Mohanad Yaqubi et publié par la Sharjah Art Foundation, qui reprend l’inventaire des 16 premiers films de Jocelyne Saab réalisés du temps de la guerre civile libanaise.



A droite : Coffret édité par les Mutins de Pangée en 2024 ; au milieu : Le Livre pour sortir au jour de Jocelyne Saab édité par les éditions commune en 2023 ; à gauche : Jocelyne Saab. Inventory 1973-1983 édité par la Sharjah Art Foundation en 2025.
Le travail de restauration de l’Association Jocelyne Saab sur le travail de l’artiste s’est poursuivi jusqu’en 2024. À ce jour, l’Association Jocelyne Saab dispose de plusieurs postes de restauration numérique (matériel et logiciels), ce qui a permis la restauration de la quasi totalité du patrimoine de Jocelyne Saab tourné en film – soit 21 films, qui représentent tous les films dont les copies ont pu à ce jour être retrouvées par l’Association.
Le premier long métrage de fiction de Saab, intitulé Ghazl Al-Banat (1985), a été présenté en première mondiale en version restaurée au prestigieux festival Il Cinema Ritrovato de Bologne, en Italie, en juin 2025.
Forte de plusieurs années d’expérience en restauration filmique, l’Association Jocelyne Saab a développé une expertise solide dans ce domaine, lui permettant de proposer une approche alternative au circuit classique et de fonctionner de manière indépendante et unique au Liban.
Sensibiliser au patrimoine cinématographique dans les pays arabes : former en donnant accès à des images oubliées
Un autre objectif de l’association était de faire de ces professionnels de la restauration numérique à Beyrouth des formateurs à leur tour. L’important était de pouvoir accueillir des participants issus de tous les pays arabes ou de la diaspora, afin de sensibiliser sur la méconnaissance et l’importance du patrimoine cinématographique de la région, souvent oublié voire en danger.
En mai 2024, elle a ainsi organisé à Beyrouth au Liban une première session de formation d’ampleur en partenariat avec l’Institut d’études scéniques, audiovisuelles et cinématographiques (IESAV) de l’Université Saint-Joseph, l’Académie Libanaise des Beaux-Arts (ALBA) et la toute nouvelle Coopérative des métiers du cinéma.

A droite : formation à l’étalonnage pour l’archive à la Coopérative des métiers du cinéma ; à gauche : visite de la Fondation arabe pour l’image
Planifié sur dix jours, le programme comprenait une initiation aux trois principaux logiciels de restauration numérique, mais aussi des visites d’institutions impliquées dans la conservation et la valorisation de patrimoine et d’archives (Nadi Lekol Nas, la Fondation arabe pour l’image, la collection de posters d’Abboudi), ainsi qu’une promenade urbaine consacrée aux cinémas abandonnés de Tripoli, guidée par Nathalie Rosa-Bucher, qui mettait en lumière la richesse oubliée du patrimoine cinématographique de la ville.
La formation était ouverte à tous – Libanais comme non-Libanais – et a attiré 25 participants issus de six pays, majoritairement Libanais, mais venant aussi de Tunisie, d’Algérie ou de Syrie. Les formateurs étaient des professionnels ayant travaillé à la restauration du film algérien de Tahar Hannache Les Plongeurs du désert (1959) en collaboration avec les Archives numériques du cinéma algérien, du film libanais Mohamed Salman Une Bédouine à Paris (1964) en collaboration avec Nadi Lekol Nas, et des courts-métrages documentaires de Jocelyne Saab. A la suite de cet atelier, l’Association a organisé pour l’un des participants détenteur d’un fonds amateur Super8 et 16mm une formation à la numérisation sur le scanner du Polygone étoilé à Marseille, ce qui lui a permis non seulement d’être formé à la restauration mécanique et la numérisation, mais aussi de sauvegarder numériquement l’intégralité de son fonds comprenant plusieurs centaines de bobines.
En septembre 2024, un atelier similaire a été organisé à la Wekalet Behna à Alexandrie, en Égypte. L’atelier a accueilli des participants venus principalement d’Egypte et du Soudan et a permis de travailler à nouveau sur des films de Jocelyne Saab, mais aussi sur un court-métrage documentaire de Atteyat Al-Abnoudi, conservé dans les collections de l’association Braquage en France.

A droite et à gauche : présentation introductive du programme de formation à Wekalet Behna (septembre 2024).
En juillet 2025, l’association a poursuivi ses formations à l’université publique de Manouba ainsi qu’au TACIR Lab à Tunis. La formation s’est aussi déployée sur dix jours et a permis la visite des locaux de la SATPEC, organe majeur de productions aux premières heures de l’industrie du cinéma de la Tunisie indépendante, et des Archives Nationales – des espaces généralement fermés du public, qui détiennent d’importantes collections film. L’atelier a accueilli des participants issus principalement de Tunisie, mais aussi d’Irak, du Soudan, d’Algérie, du Liban, d’Egypte. Il a permis de travailler sur un court-métrage réalisé collectivement en Algérie à l’occasion du Festival Panafricain d’Alger en 1969.
Il s’agissait là par ailleurs de la première action du réseau tout juste naissant de l’Archive Circulation Initiative, cofondé par l’Association Jocelyne Saab, les Archives numériques du cinéma algérien et la boîte de production tunisienne MUJA Films.
Cette initiative avait pour but de structurer les partenariats, déjà établis de longue date, avec d’autres structures valorisant le patrimoine filmique des pays arabes, et souhaite aujourd’hui élargir son réseau à d’autres archives, mais aussi à des chercheurs et à des festivals, afin de pouvoir permettre non seulement la réémergence d’images essentielles pour notre présent et la construction d’une histoire du cinéma arabe, mais également pour pouvoir permettre une diffusion et une circulation réelle de ces films restaurés, parfois considérés mineurs malgré leur importance historique.
Plus récemment, deux festivals ont commandé à l’AJS des ateliers de formation à la restauration numérique : le prestigieux festival international du film du Caire, où a été partiellement restauré Walidi Ana Fakhour Bik, le premier court-métrage du cinéaste libanais Georges Nasser (en collaboration avec Cinémathèque Beirut et Katsakh), et la Sharjah Film Platform, où a été restauré le making-of du film Ghazl Al Banat de Jocelyne Saab. L’idée de poursuivre cette collaboration à partir d’archives proposées par les festivals eux-mêmes, afin de participer à la sauvegarde numérique de leurs fonds, est en discussion.
