Quelques mois après la sortie de Dunia, le Liban est de nouveau bombardé par l’Etat israélien durant l'été 2006. Comme elle l'avait fait depuis les années 1970, Jocelyne Saab reprend sa caméra pour filmer les ponts effondrés, les routes coupées et les paysages déchirés par la guerre. Pourtant, après plus de trente années passées à documenter les conflits, elle éprouve le besoin de déplacer son travail vers d'autres formes artistiques : des formes permettant aux publics d'éprouver physiquement les images et de construire eux-même leur propre parcours au sein de la mémoire.
Cette réflexion donne naissance à l’installation Strange Games and Bridges, présentée en 2007 au Musée national de Singapour. L'œuvre prend la forme d'un vaste jardin suspendu de près de 150 m², traversé par une passerelle métallique de quarante-deux mètres. Vingt-deux écrans diffusent simultanément les images qu'elle avait tournées pendant la guerre civile libanaise et celles filmées lors des bombardements de 2006. Jocelyne Saab décrit l'installation comme un « chantier de fouilles archéologiques » où les destructions de Beyrouth, se répondent à travers le temps. Cette œuvre marque une évolution majeure : le récit n'est plus construit par le montage, mais par le visiteur lui-même, invité à circuler entre les images du passé et celles du présent.


La même année, Jocelyne Saab développe plusieurs séries photographiques présentées sous différents titres à Dubaï, à Beyrouth, à Tripoli, à Paris, à Lyon, à Bruxelles ou encore à Florence. Parmi elles, la série Le Revers de l'orientalisme (Marilyn and the Arabs / Transmission interrompue) prend forme au Caire, où la cinéaste récupère de vieilles poupées Barbie dans les souks. En les photographiant, sur les pas d'Edward Saïd, elle interroge les images fantasmées de l'Occident qui circulent dans certaines sociétés arabes, pour questionner les modèles culturels importés et la manière dont les corps féminins demeurent prisonniers de représentations contradictoires.
En parcourant le désert, Jocelyne Saab photographie ensuite les étoffes des tentes nomades, les plis des tissus, les nœuds, les jeux de lumière, et compose ainsi la série photographique Architecture molle. Elle y capture la sensualité inscrite dans les matières, les paysages et les architectures des sociétés arabes, à rebours des discours qui tendent à l'effacer. Ses séries photographiques, qui proposent une réflexion sur les images, les héritages culturels et les mémoires fragmentées, ont notamment été regroupées en 2008 à la galerie AGIAL de Beyrouth sous le titre Sens, icons and sensitivity. Certaines images de l'exposition furent néanmoins censurées par les autorités locales.



En 2009, Jocelyne Saab réalise What's Going On ?, un nouveau long métrage de fiction écrit avec Joumana Haddad. Le film adopte la forme d’un essai cinématographique et s'inscrit directement dans ses recherches plastiques engagées depuis 2006 : un écrivain taille et coud ses textes à partir des habitants de Beyrouth, avant de rencontrer une danseuse filmée comme une “métaphore pour parler de l'âme disparue de la ville de Beyrouth”. Sa structure fragmentaire fait dialoguer littérature, danse, architecture et mémoire pour embrasser une ville dont la reconstruction accélérée menace d'effacer les traces de son histoire.
En 2013, Jocelyne Saab réalise ensuite Café du Genre, une série de six portraits vidéo conçue pour l'exposition Au Bazar du Genre. Féminin – Masculin en Méditerranée du MUCEM à Marseille. Elle y dresse les portraits d’artistes, écrivains, chorégraphes et militants de différents pays — Walid Aouni, Adel Siwi, Wassyla Tamzali, Joumana Haddad, Alexandre Paulikevitch, Cuneyt Cebenoyan et Melek Özman — dont les parcours interrogent les rapports entre création, genre, sexualité et libertés. Jocelyne Saab entend « inverser le regard » porté sur les femmes de la région méditerranéenne et comprendre « comment le corps des femmes est devenu une chose, un corps-objet politique ». Cette démarche fait directement écho aux recherches menées dans Les Almées, Dunia et What's Going On ?, et croise des mémoires et des engagements pour dessiner une autre cartographie culturelle de la Méditerranée.
