Après plusieurs années consacrées au documentaire, Jocelyne Saab revient à la fiction avec Dunia, Kiss me not on the eyes. Le scénario est le fruit de plusieurs années d’enquête, réalisées avec différentes équipes égyptiennes, notamment autour de la sexualité des jeunes. Soutenu par le programme européen MEDIA, le projet prend forme au sein de plusieurs ateliers réunissant critiques, scénaristes, écrivains et acteurs égyptiens. Cette écriture collective permet d’affiner un récit capable d’aborder, selon ses propres mots (note d’intention), « un sujet encore tabou, la sexualité », tout en restant « accessible au grand public, sans heurter les mentalités ». La fiction devient ainsi le moyen d’exprimer « le regard d’une femme arabe » sur la société égyptienne contemporaine.
Avant son tournage, Dunia se heurte à plusieurs refus de la commission de censure égyptienne. En 2003, les autorités estiment que le scénario « porte atteinte à l’Égypte et à l’islam », « incite à la débauche » et aborde un sujet jugé sensible : l’excision. Jocelyne Saab défend alors que « l’excision n’est qu’un prétexte dramaturgique » et que son film ne cherche pas à mener une campagne, mais à interroger plus largement la liberté, le désir et la place des femmes dans une société en mutation. Après un recours devant la commission d’appel, le projet obtient finalement son autorisation de tournage, réunit une distribution prestigieuse, avec Hanan Turk, Mohamed Mounir et Ahmed Zaki, et une coproduction entre la France, l’Égypte et le Liban.


Dunia est une jeune étudiante du Caire qui partage son quotidien entre l’université, où elle étudie la poésie soufie, et la danse orientale, dont elle rêve d’en faire son métier. Dans sa note d’intention, Jocelyne Saab explique que la rencontre entre Dunia et Bachar, son professeur devenu aveugle, s’inscrit dans un même espace de prédilection : celui de la poésie amoureuse soufie. Leur relation accompagne le parcours initiatique d’une jeune femme qui cherche à se réapproprier son corps, ses désirs et sa liberté. Ainsi, la poésie, la danse et la sensualité constituent moins des thèmes que des langages cinématographiques, à travers lesquels la réalisatrice interroge l’émancipation féminine.
Plusieurs figures féminines gravitent autour de Dunia – Inayate, Arwa et Jamalate – et incarnent les différentes expériences de la condition des femmes en Égypte. L’unique chauffeuse de taxi, l’universitaire de gauche et l’amante, transmettent chacune à Dunia une manière de composer avec les héritages sociaux, les aspirations individuelles et les transformations sociétales. L’excision traverse leurs récits mais Jocelyne Saab mène une réflexion plus vaste autour de « la liberté du corps », considérée comme « la liberté la plus élémentaire ». Elle prolonge ainsi ses recherches menées depuis les années 1980 autour du corps féminin, des pratiques artistiques et des savoirs populaires.



Avant sa sortie dans les salles françaises en septembre 2006, Dunia connaît un important parcours international. Après l’obtention en 2003 du prix SOPADIN pour son scénario, le film est présenté en compétition en 2005 au Festival international du film du Caire (première internationale), et au Festival des films du monde de Montréal. En 2006, il poursuit ensuite sa route au Festival de Sundance, au Festival international du film de Fribourg, au Festival international du film de Singapour, au Festival international de Milan, au Festival de l’Algarve, au Festival international du film sur les droits humains (Suisse), ainsi qu’aux Journées cinématographiques de Carthage.
La réception de Dunia en Égypte est marquée par de vives controverses. Le film est vivement attaqué lors de sa projection au Festival du Caire, puis sa sortie commerciale est finalement déprogrammée. Afin de permettre la diffusion du film, Jocelyne Saab se soumet aux autorités égyptiennes qui exigent la suppression d’une scène sur l’excision. Pour « ouvrir une voie aux jeunes » en donnant une place à des questions longtemps passées sous silence, elle mène sa propre campagne dans les rues du Caire : elle distribue des tracts, interpelle les passants et invite le public à découvrir le film en lançant « Voyez Dunia et jugez-moi. ».



