Le retour de Jocelyne Saab en Égypte en 1986, après sept années d’interdiction de séjour, inaugure une nouvelle séquence de son parcours. Cette fois, son regard ne se pose plus sur l’urgence des événements, mais sur ce qui constitue le tissu profond d’une société : la transmission de ses croyances, ses savoir-faire, ses pratiques populaires, son architecture, ses héritages culturels et ses mémoires. Commandée par Antenne 2, la série documentaire Égypte…Égypte ? témoigne de ce déplacement. Jocelyne Saab y privilégie une approche sensible de l’histoire à travers les lieux, les gestes et les communautés qui continuent de façonner l’Égypte contemporaine.
Composée des documentaires Les Coptes: la croix des pharaons, Les fantômes d’Alexandrie, L’Amour d’Allah et L’Architecte de Louxor, la série propose une exploration de la géographie culturelle de l’Egypte. En effet, chaque film met en lumière une identité, un territoire ou une manière d’habiter le monde, à travers une succession de rencontres et de parcours. Ainsi, Jocelyne Saab révèle une Egypte traversée par les circulations méditerranéennes, les héritages antiques, les traditions populaires et les transformations contemporaines, qui s’incarnent dans les personnes, les villes, les bâtiments ou les pratiques sociales.


Les quatre films révèlent des réalités rarement représentées dans l’audiovisuel égyptien des années 80. Les Coptes donnent la parole à la plus ancienne communauté chrétienne du SWANA et restitue la richesse de ses rites, de son patrimoine et de son inscription dans l’histoire égyptienne. Les Fantômes d’Alexandrie suit les traces d’une ville cosmopolite dont la mémoire demeure gravée dans les quartiers, les formes et les récits. Tandis que L’Amour d’Allah s’intéresse à la place croissante de la religion dans l’espace public et les modes de vie suite aux bouleversements sociopolitiques des années 70 en Egypte.
Dans L’Architecte de Louxor, Jocelyne Saab accompagne Hassan Fathy, figure majeure de l’architecture égyptienne du XXᵉ siècle, surnommé “l’architecte des pauvres”. Son travail autour des matériaux locaux, des techniques vernaculaires et d’une architecture pensée pour répondre aux besoins des habitants rejoint l’attention que la cinéaste porte aux formes de création ancrées dans leur territoire. À travers ces quatre documentaires, Jocelyne Saab montre que la modernité peut naître d’un dialogue entre patrimoines vivants et innovations, où d’autres formes de création se développent en marge des modèles culturels dominants.



Jocelyne Saab poursuit cette exploration des pratiques culturelles égyptiennes en réalisant en 1989 Les Almées, danseuses orientales. Plutôt que de filmer la danse orientale comme un spectacle destiné au regard occidental, elle s’intéresse aux femmes qui la pratiquent, à leurs parcours, à leur formation, à leurs conditions de travail et à la place qu’elles occupent dans la société égyptienne. Les répétitions, les discussions, les gestes techniques et les espaces de représentation portent autant de sens que les performances elles-mêmes, faisant apparaître la danse comme une pratique professionnelle exigeante et un véritable langage culturel et artistique.
Dans ce documentaire, le corps exprime un savoir, une discipline, une mémoire gestuelle et une histoire collective, transmises par celles qui la portent. Ainsi, Jocelyne Saab interroge la manière dont certaines pratiques sont invisibilisées ou méprisées, tout en révélant leur rôle essentiel au sein du patrimoine culturel égyptien. Cette attention portée aux expressions artistiques populaires annonce déjà les recherches qu’elle développera autour du corps féminin dans Dunia (2005).



