Confrontée aux limites du reportage d’actualité, Jocelyne Saab commence davantage à envisager le documentaire comme un moyen de questionner la représentation des événements et des existences. Lorsque la guerre civile éclate au Liban en 1975, elle rentre filmer son pays et fait le choix de devenir journaliste indépendante. Face à la violence, à la destruction et aux rapports de pouvoir qui influencent les médias internationaux, elle s’affranchit progressivement des formats télévisuels, pour faire de l’image un acte de mémoire et de résistance.

De 1975 à 1982, Jocelyne Saab réalise plusieurs films qui témoignent du désastre et des luttes qui criblent le Liban en guerre, parmi lesquels Le Liban dans la tourmente (1975), Le front du refus (1975), Les nouveaux croisés d’Orients (1975), Les Enfants de la guerre (1976), Sud-Liban, histoire d’un village assiégé (1976), Pour quelques vies (1976), Beyrouth, jamais plus (1976), et Lettre de Beyrouth (1978). Ces films viennent témoigner aussi de la transformation de son rapport à l’image et au montage, qui s’attachent de plus en plus à chercher les manifestations de la vie au cœur de la guerre.


Au cours de cette même période, Jocelyne Saab confirme son engagement auprès de la résistance palestinienne et des mouvements de libération qui s’organisent dans les pays arabes et ailleurs, en réalisant Egypte, la cité des morts (1977), consacré aux habitants du Caire, ébranlés par les conséquences de la mondialisation et la pauvreté ; Le Sahara n’est pas à vendre (1977), qui met en lumière la lutte du peuple Sahraoui pour son indépendance ; et Iran, l’utopie en marche (1980), tourné lors des premiers mois de la révolution iranienne

Chacun de ces films soutient l’aspiration des peuples à l’autodétermination et la dignité par-delà les frontières, en documentant les conséquences humaines des conflits sur plusieurs territoires. Elle porte son regard sur les combattants, les femmes, les réfugiés, les enfants, les intellectuels, et leur dépossession, leurs idées, et leurs rêves de liberté. Ainsi, les images de Jocelyne Saab proposent un espace de transmission qui relie les luttes locales à une histoire internationale.


Enfin, en 1982, elle accompagne avec Le Bateau de l’exil le départ forcé de Yasser Arafat et des combattants palestiniens quittant Beyrouth par la mer, saisissant la fin d’un chapitre de l’histoire palestinienne et libanaise. Puis quelques semaines plus tard, elle réalise Beyrouth, ma ville : un film plus personnel où la ville détruite devient le miroir d’une mémoire estropiée, voire anéantie.

Cette année constitue un véritable point de bascule dans le travail de Jocelyne Saab, à la suite de l’invasion israélienne du Liban, du siège de Beyrouth, de l’évacuation de l’Organisation de libération de la Palestine et des massacres de Sabra et Chatila par les phalangistes. Plus que des témoignages sur la guerre, ces deux documentaires sondent la disparition des lieux, l’effacement des histoires, l’exil et les traces de la destruction dans les paysages comme dans les corps. Ils annoncent aussi l’évolution du cinéma de Jocelyne Saab vers des images qui ne se contentent plus de documenter les événements, mais qui cherchent aussi à représenter et préserver ce que l’histoire risque de passer sous silence.