En 2013, alors que les soulèvements des Printemps arabes, la guerre en Syrie et les tensions politiques impactent le Liban, Jocelyne Saab fonde le Cultural Resistance International Film Festival of Lebanon à Tripoli. Après avoir filmé les conflits, les exils et les luttes, elle entend favoriser la circulation et la transmission des cinémas d’Asie et de la Méditerranée, au sein du festival qui s’étend par la suite à Beyrouth, Saïda, Tyr et Zahlé jusqu’en 2015. Fidèle à son approche pluridisciplinaire, Jocelyne Saab lance aussi en 2016 la future Biennale Internationale pour le Cinéma et les Arts au Liban. Autour du thème « Rupture dans la représentation du réel », la compétition investit les structures inachevées de la Foire Internationale de Tripoli conçues par l’architecte Oscar Niemeyer.
C’est aussi au cours de cette période que la reconnaissance du travail de Jocelyne Saab prend une nouvelle dimension. Olivier Hadouchi et Nicole Brenez lui consacrent la première rétrospective intégrale de ses films à la Cinémathèque française, intitulée “Les astres de la guerre”. La même année, Nicole Brenez rappelle que le travail de Jocelyne Saab « au service des populations démunies, des peuples déplacés, des combattants exilés, des villes en guerre, du quart-monde sans voix […] en totale indépendance […] réclame à présent d'être restaurée et préservée ». Ces premières tentatives trouvent un écho symbolique lorsque la cinéaste est nommée Officier de l'Ordre des Arts et des Lettres en 2016 : « Aujourd'hui plus que jamais, le titre qui m'est octroyé prouve que la vigilance des cinéastes et des artistes est indispensable ».
En 2015, Jocelyne Saab accompagne une amie en mission humanitaire dans les camps de réfugiés de la plaine de la Békaa, près de la frontière syrienne. Très vite, elle réfléchit à déplacer le regard porté sur ces populations rendues invisibles par la répétition des images médiatiques : « Les photos de guerre nous agressent tous les jours, tant et si bien que nous les regardons sans les voir ». A travers une succession de plans fixes, de mouvements lents, et de photographies, elle construit “une sorte de fiction méchamment réelle” de six minutes. Le film est accompagné d’une exposition à l’Institut français de Beyrouth en 2017, au sein de laquelle les photographies rehaussées de feuilles d’or et de peintures, transforment les enfants réfugiés en icônes porteuses de dignité.
Réalisé la même année à Istanbul, Imaginary Postcard prend la forme d’une lettre filmée adressée à l’écrivain Orhan Pamuk. Pendant que la caméra observe le Bosphore depuis le pont reliant les rives européenne et asiatique d’Istanbul, Jocelyne Saab conte le drame des réfugiés syriens qui traversent une frontière toujours susceptible de se refermer. Dans le cadre de la Biennale d’art contemporain du Liban, les deux courts métrages sont réunis au MACAM à Alita, lors de l’exposition rétrospective Jocelyne Saab à contre-courant, conçue par Mathilde Rouxel en 2018. La mise en dialogue des films, photographies, installations, archives, et créations plastiques de Jocelyne Saab y présentent une oeuvre qui circule d’un langage à l’autre pour renouveler notre perception du réel : « l'art est une sorte de dérive […] une discipline artistique accouche d'une autre et ainsi de suite »
Malgré la maladie qui l’affaiblit, Jocelyne Saab consacre les derniers mois de sa vie à l’écriture d’un projet sur le destin de Mei Shigenobu, fille de la fondatrice de l’Armée rouge japonaise Fusako Shigenobu. Le film devait retracer son enfance clandestine au Liban, au sein du Front populaire de libération de la Palestine, en mêlant archives, témoignages, dessins, extraits d’autres films. Incapable de poursuivre ce projet, Jocelyne Saab choisit de conserver le fruit de ses recherches sous la forme d’un film court : My name is Mei Shigenobu, achevé quelques mois avant sa mort.
C’est aussi en 2018 qu’est publié le livre de photographies Zones de guerre, aux Editions de l’OEil. Elias Sanbar y écrit dans son texte Les Bris du temps que ce livre “ est ainsi par-delà son objet – la vie et les événements vécus par son auteur, l’espèce de panoramique d’une période tragique de l’histoire du XXe siècle – une suite vivante de stations en mouvement.” Le livre rappelle que les images de Jocelyne Saab constituent une mémoire indispensable face aux violences et oublis de l’histoire, à travers un parcours qui n’a jamais opposé documentaire et fiction, cinéma et arts plastiques, ou politique et esthétique. En ce sens, l’Association Jocelyne Saab poursuit ce travail de sauvegarde depuis 2019. Elle restaure et diffuse ses films, et propose des formations à la restauration numérique, pour prolonger les liens tissés par Jocelyne Saab entre les images, l’histoire et la résistance culturelle.