À la fin des années 1980, tandis que les accords de Taëf mettent un terme à quinze années de guerre civile au Liban, Jocelyne Saab déplace une nouvelle fois son regard, sur le prolongement des affrontements : les mémoires antagonistes, les blessures, les transformations de la société et les récits qui s’élaborent après les conflits. Cette période marque ainsi une évolution importante de son travail, qui ne cherche plus seulement à témoigner de l’histoire en train de s’écrire, mais à comprendre comment celle-ci continue d’habiter les individus, les corps et les imaginaires, quand la reconstruction ne représente pas seulement un chantier matériel.

Réalisé en 1988, le documentaire La Tueuse dresse le portrait de Jocelyne Khoueiry, ancienne figure des milices phalangistes chrétiennes, qui participa à plusieurs opérations armées durant la guerre civile avant de se retirer de la vie politique pour fonder une communauté religieuse. Plutôt que de reconstituer son parcours militaire, Jocelyne Saab interroge les contradictions d’une femme confrontée à son propre passé, à ses convictions et à ses remords. En donnant la parole à une personnalité rarement représentée dans le cinéma libanais, elle montre que la reconstruction du pays suppose aussi d’affronter la complexité des mémoires individuelles.


En 1991, Jocelyne Saab poursuit l’élargissement de son cinéma en réalisant Fecondation in Video. Le documentaire accompagne les premiers développements de la procréation médicalement assistée et interroge les bouleversements scientifiques, médicaux et éthiques qui accompagnent ces nouvelles techniques. Il donne la parole aux médecins, aux chercheurs et aux couples engagés dans ces parcours, révélant les espoirs comme les interrogations suscités par une technologie qui redéfinit les rapports au corps, à la parentalité et au vivant.

Si Fecondation in Video semble à première vue éloigné de ses premiers documentaires, Jocelyne Saab demeure attentive aux mutations qui traversent les sociétés. Après avoir filmé les conséquences humaines des conflits, elle observe désormais d’autres formes qui viennent bouleverser les existences, confirmant l’élargissement progressif de son champ d’observation au-delà des territoires de guerre.


Au lendemain de la guerre, Jocelyne Saab ne se contente plus de réaliser des films : elle entreprend également de préserver les images qui racontent l’histoire du Liban. Alors qu’elle prépare son prochain long-métrage de fiction, elle engage un vaste travail d’enquête consacré aux films tournés dans la capitale depuis les débuts du cinéma. Ce travail conduit à l’établissement d’un premier catalogue de plus de 250 films et lance le projet de reconstitution de la Cinémathèque libanaise, fondée en 1961 puis interrompue par la guerre. La préservation, la circulation et la transmission des films et archives sont ainsi présentées comme les conditions essentielles à la reconstruction culturelle du Liban.

Jocelyne Saab présente une partie de cette recherche en 1993 sous le titre Beyrouth, mille et une images, à la Cinémathèque française, au Palais de Tokyo, puis à l’Institut du monde arabe. Ce cycle rassemble une cinquantaine de films libanais, arabes et internationaux qui donnent à voir les multiples représentations de Beyrouth à travers le XXᵉ siècle, parfois contradictoires mais complémentaires. Elle réalise ensuite en 1994 Il était une fois Beyrouth, histoire d’une star. Le film suit deux jeunes femmes parcourant Beyrouth à la recherche des images de leur ville, et présente le cinéma comme un outil capable de préserver des récits que l’histoire officielle tend à effacer.