Biographie

Jocelyne Saab est née en 1948 au Liban et a grandi dans une famille maronite de Beyrouth-Ouest. Elle s’intéresse très tôt au cinéma, mais se voit poussée à poursuivre des études d’économie qui la conduisent au journalisme. Elle écrit d’abord à Al Safa sous la supervision d’Etel Adnan et anime au début des années 1970 une émission de radio sur les ondes libanaises intitulée Les Marsupilamis ont les yeux bleus. C’est à la radio qu’elle apprend les bases du montage. Étudiante à Paris pour sa quatrième année d’étude, elle est embauchée par l’ORTF (Office de radiodiffusion-télévision française) pour être envoyée comme traductrice en Libye pour un portrait de Kadhafi en 1973. Le journaliste avec lequel elle devait partir n’ayant pas obtenu son visa, c’est elle qui dirige le reportage, ce qui lui vaut une place dans la rédaction.

Elle est ainsi envoyée couvrir la guerre d’Octobre 1973 depuis l’Égypte et la Syrie, en Irak pour couvrir la guerre menée contre les Kurdes, en Syrie pour parler de la lutte des Palestiniens. Fin 1973, elle réalise avec Arnaud Hamelin Les Palestiniens continuent, et décide de reprendre quelques images tournées à cette occasion pour réaliser un reportage sur la résistance des femmes palestiniennes au Liban. Son film Les Femmes palestiniennes sera rejeté en 1974 par la rédaction de l’ORTF et oublié. C’est à ce moment-là que Jocelyne Saab décide de refuser le poste d’envoyée spéciale qu’on lui proposait au Moyen-Orient et de réaliser ses propres films. Après son film vu comme un scoop sur les commandos suicides palestiniens (Le Front du Refus, 1975), elle tourne avec Jorg Stöcklin Le Liban dans la tourmente (1975) sur les débuts de la guerre civile qui va ravager le Liban pendant quinze ans. Peu à peu, elle se détache des codes de la télévision, et tout en continuant un minutieux travail d’information, elle propose dans ses films des formes plus libres et plus poétiques de montage, et convoque des poètes pour certains commentaires de ses films. C’est le cas spécifiquement de la trilogie de Beyrouth : Beyrouth, jamais plus (1976) et Lettre de Beyrouth (1978) ont été réalisés avec la participation d’Etel Adnan, Beyrouth, ma ville (1982) avec celle du dramaturge Roger Assaf.

Après deux ans de guerre au Liban, Jocelyne Saab décide de repartir couvrir d’autres luttes dans la région. Elle arrive en Égypte après les révoltes du pain de 1977 et réalise Égypte, la cité des morts (ou Chaque année en janvier) sur la condition de vie du peuple égyptien depuis les mesures libérales de la politique d’ouverture (« infitah ») de Sadate. Le film lui vaut un bannissement du pays pendant 7 ans. La même année, elle se rend dans le Sahara occidental pour comprendre la lutte du Front Polisario contre le Maroc et la Mauritanie dans Le Sahara n’est pas à vendre. Ce film aussi lui vaut un bannissement à vie du Maroc. Suite à ces documentaires qui sont sortis ensemble au cinéma à Paris en 1978 et qui affirment son positionnement internationaliste, elle rentre au Liban pour continuer à couvrir la lutte des Palestiniens, la résistance quotidienne des civils libanais et tente de développer son premier film de fiction. Elle assiste le réalisateur algérien Farouk Beloufa sur le tournage de son film Nahla dont elle réalise en 1979 le making-of (Sur le tournage de Nahla), sa première expérience sur un tournage de fiction, qu’elle poursuivra avec un poste de 3ᵉ assistante réalisatrice sur le tournage du film Le Faussaire de Volker Schlöndorff (1981).

En 1980, elle part avec Rafic Boustani en Iran couvrir les suites de la révolution de 1979, qu’elle transcrit dans toute sa complexité dans un témoignage essentiel, Iran, L’Utopie en marche, tourné juste avant le début de la guerre du Golfe. Après un passage par la fiction et un retour par l’Égypte pour une série documentaire qui témoigne de l’évolution de la société à la fin des années 1980 (série Égypte… Égypte ? (1986), Les Almées, danseuses orientales (1989)). En 1997, elle se rend au Vietnam pour suivre une médecin ancienne maquisarde devenue ministre communiste, le docteur Hoa, dont elle fait le portrait dans La Dame de Saigon, qui assouvit son envie de filmer le Vietnam, dont elle aurait dû filmer la libération en 1975 si la guerre n’avait pas éclaté au Liban.

En moins de trente ans, Jocelyne Saab réalise un total de trente documentaires, qui sont diffusés sur des chaînes de télévision à l’international et qui circulent et sont primés dans les festivals européens et internationaux. En 1985, elle tourne au Liban en pleine guerre son premier long métrage de fiction, L’Adolescente sucre d’amour, avec deux stars françaises (Jacques Weber et Juliet Berto) et une équipe d’acteurs et actrices libanais non professionnels. Le film est sélectionné à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs en 1985, et est par la suite remonté et sort en salle en France en 1988 sous le titre Une vie suspendue.

En 1994, elle dédie un docu-fiction, Il était une fois Beyrouth : histoire d’une star, composé essentiellement d’images d’archives et de rushs d’anciens films sur Beyrouth, à l’anniversaire de cent ans de cinéma. Ce projet de film a aussi été l’occasion de réunir un grand nombre d’archives filmiques pour un projet de Cinémathèque Libanaise, à reconstruire après la guerre, et que Jocelyne Saab a construit patiemment comme une mémoire à rendre à son peuple meurtri sous le titre de projet : Beyrouth, 1001 images. Si le projet de cinémathèque n’advient pas à cette époque, le patrimoine retrouvé est présenté dans le monde entier sous un cycle de projection présenté à partir de 1993.

Elle est décorée de l’Ordre des Chevaliers des Arts et des Lettres par la France pour ce travail soutenu à la fois par le ministère de la Culture libanais et le ministère de la Culture français.

En 2005, elle tourne Dunia, employant des stars de l’industrie culturelle égyptienne : l’actrice emblématique Hanan Turk tient le premier rôle au côté du chanteur populaire Mohamad Mounir et du fondateur des ballets de l’opéra du Caire, le danseur libanais et ancien élève de Maurice Béjart Walid Aouni. Fascinée par l’Égypte, Jocelyne Saab s’essaie à la réalisation d’un film dans le style égyptien, dont l’influence est déjà présente dans ses fictions précédentes.

Condamnant l’excision des jeunes filles et la montée du fondamentalisme, elle se heurte à un rejet radical du film dans la plupart des pays arabes. Le film est cependant primé dans de très nombreux festivals internationaux, et se trouve notamment en compétition long métrage au Festival de Sundance, aux États-Unis.

Suite à ce rejet difficile, Jocelyne Saab se tourne en 2007 vers la photographie et dénonce le regard porté dans les pays arabes sur les femmes à travers une série de photographies de Barbies mises en scène intitulée Le Revers de l’Orientalisme ainsi qu’une série de photographies de tentes bédouines aux titres sensuellement évocateurs, prises en Libye, et intitulée Architecture molle.

En 2009 elle termine un nouveau long métrage, What’s Going On?, tourné dans sa ville natale. Il interroge une possible renaissance de Beyrouth, et plus généralement le processus de création dans toute sa profondeur.

En 2013, Jocelyne Saab réalise pour le MuCEM, à Marseille, à l’occasion de l’exposition Au Bazar du Genre, six films sur le thème sexe et genre dans six villes de la Méditerranée orientale, réunis sous le titre Café du Genre.

En 2013, elle fonde le Festival International du Film de la Résistance Culturelle, dont elle est directrice artistique. Elle y propose des films d’Asie et de Méditerranée qui questionnent, à travers leur histoire, l’histoire et la situation de Beyrouth dans son histoire contemporaine. Un cinéma qui panse les plaies du pays et qui amène à réfléchir à la possibilité de la paix et du respect intercommunautaire. Ce festival s’étend sur tout le territoire libanais. En 2018, elle présente aussi la première édition de la Biennale Libanaise d’Art Contemporain au MACAM.

Elle a à la fin de sa vie réalisé une dernière série de photographies, One Dollar a Day, consacrée à la situation des réfugiés syriens au Liban, et plusieurs vidéos d’art : en 2016, One Dollar a Day et Imaginary Postcard tourné en Turquie, et My Name is Mei Shigenobu, qui est sorti posthume (2019). L’inauguration de l’exposition One Dollar a Day à l’Institut Français de Beyrouth en 2016 est l’occasion de sa décoration au titre d’Officier de l’Ordre des Arts et des Lettres, consacrant l’ensemble de sa carrière.

Le dernier travail conduit par Jocelyne Saab fait la synthèse d’une vie de travail au service des peuples et contre l’injustice : ouvrage d’images tirées de ses films mais aussi de ses collections photographiques exposées ou inédites, Zones de guerre est le dernier témoignage qu’a proposé Jocelyne Saab avant de succomber à la maladie le 7 janvier 2019.

Elle a laissé derrière elle de très nombreux projets inachevés, sous traces de recherches écrites ou visuelles.

Suite à son décès, l’Association Jocelyne Saab est créée pour porter son héritage cinématographique et son idéal d’accessibilité de l’histoire et des œuvres comme ressource destinée à tous. Aujourd’hui, l’ensemble de son œuvre est disponible à la projection en plusieurs langues et ses archives papier ont été numérisées et leur accès est ouvert à tous et toutes.